Le temps perdu pour toi

Dialogue librement adapté du chapitre XXIII, "Le petit prince" d'Antoine de Saint-Exupéry


 

- Bonjour, dit le jeune sans oser entrer.

- Bonjour, répondit le professeur, qui se retourna mais ne vit rien.

- Je suis là, dit la voix sur le pas de la porte.

- Qui es-tu ? dit le professeur. Tu as l’air bien tourmenté....

- Je suis celui qui n'est plus à l'école et qui cherche un chemin pour avancer malgré tout.

- Viens donc apprendre avec moi, lui proposa le professeur. Je suis triste quand je ne peux pas partager ce que je sais...

- Je ne puis pas apprendre avec toi, dit le jeune. Je ne suis pas ton élève.

- Ah ! pardon, fit le professeur.

Mais, après réflexion, il ajouta:

- Qu'est-ce que signifie pour toi "être mon élève" ?

- Les autres, dit le jeune, ils m'ignorent très souvent, ou ils me blessent. Je cherche de l’aide. Toi, tu cherches quoi ?

- Je cherche des jeunes pour partager ce que je sais, dit le professeur. Qu'est-ce que signifie pour toi "être mon élève" ?

- C'est une chose trop oubliée, dit le jeune. Ça signifie "créer des liens avec toi pour grandir et apprendre". 

- Créer des liens ?

- Bien sûr, dit le jeune. Tu n'es encore pour moi qu'un professeur tout semblable à cent mille professeurs. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un jeune semblable à cent mille jeunes. Mais, si je deviens ton élève, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

- Je commence à comprendre, dit le professeur.

Le jeune revint à son idée :

- Ma vie est triste. Tous les jours se ressemblent, tous les hommes se ressemblent. Je ne vais pas bien. Mais, si tu me laisse devenir ton élève, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai une voix qui sera différente de toutes les autres. Les autres voix me font rentrer sous terre. La tienne m'appellera hors de mon terrier, comme une musique. On ne me dit pas souvent des mots qui me rassurent. Et ça, c'est triste ! Mais tu dis souvent des mots qui consolent, qui encouragent. Alors ce sera merveilleux quand je serai ton élève ! Plus tard, les mots que je recevrai me feront me souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit des mots qui me parviennent...

Le jeune se tut et regarda longtemps le professeur :

- S'il te plaît... laisse-moi devenir ton élève ! dit-il.

- Je veux bien, répondit le professeur, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai beaucoup de travail et d’activités, beaucoup de choses encore à connaître.

- On ne connaît vraiment que ce qu'on partage avec celles et ceux avec qui on a patiemment tissé des liens de confiance, dit le jeune. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands de confiance et de savoir partagé, les hommes n'ont parfois plus personne sur qui ils peuvent vraiment compter et avec qui ils peuvent apprendre. Si tu veux que nous puissions vraiment nous faire confiance et partager des connaissances, laisse-moi devenir ton élève !

- Que faut-il faire ? dit le professeur.

- Il faut être très patient, répondit le jeune. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, sans m'ignorer, mais sans trop m'approcher. Je te regarderai du coin de l'œil et tu diras quelques mots, tu me souriras. Et, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...

Ainsi le jeune devint l'élève du professeur. Et quand l'heure du départ fut proche :

- Ah ! dit le jeune... Je pleurerai.

- C'est ta faute, dit le professeur, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu devenir mon élève...

- Bien sûr, dit le jeune.

- Mais tu vas pleurer ! dit le professeur.

- Bien sûr, dit le jeune.

- Alors tu n'y gagnes rien !

- J'y gagne, dit le jeune. À cause du son de ta voix qui m'accompagne, à cause de la petite lumière que tu as fait entrer dans ma vie. Parce que tu m'as un moment abrité, parce que tu m'as aidé à tuer quelques-uns de mes démons, parce que tu m'as écouté me plaindre, ou me vanter, ou même quelquefois me taire. Bien sûr, un passant ordinaire croirait que tu ressembles à n'importe quel professeur. Mais tu es plus important à mes yeux que n'importe quel autre, parce que tu es "mon professeur". Lorsque nous nous quitterons, je te ferai cadeau d'un secret.

- Adieu, dit le professeur…

- Adieu, dit le jeune. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux.

- L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le professeur, afin de se souvenir.

- C'est le temps que tu as perdu pour moi qui nous rend si importants l’un à l’autre.

- C'est le temps que j'ai perdu pour toi... fit le professeur, afin de bien se souvenir.

- Les hommes ont oublié cette vérité, dit le jeune. Mais tu ne dois pas l'oublier. En acceptant que je devienne ton élève, tu es devenu responsable de moi.

- Je suis responsable de toi... répéta le professeur, afin de se souvenir.

Ajouter un commentaire

Les champs suivis d'un * sont obligatoires

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Haut de page