Tenter encore

À ceux qui nous laissent demunis.


Il y a ceux qui réussissent bien à nous suivre dans nos tentatives pour les aider. Ceux qui, bon an mal an, font leur chemin de reprise et de progrès… Ceux qui bénéficient et profitent de notre aide, ceux qui en sont parfois gourmands et en font plutôt bon usage.

Il y a ceux qui ont bien du mal à reprendre la route interrompue mais s’accrochent et, par des chemins difficiles, tortueux et parfois étonnants, par un effort répété, avec une aide soutenue et le temps nécessaire, avancent néanmoins.

Et il y a ceux qui, à l’issue des nombreux efforts de notre part, malgré nos multiples et diverses tentatives pour les aider, nous laissent désemparés, démunis. Ceux qui nous condamnent à toujours recommencer, ceux pour qui nous ne parvenons pas à provoquer le "déplacement" espéré. Ceux qui, pris dans la répétition des mêmes dysfonctionnements, nous emprisonnent avec eux quand nous restons à leurs côtés. Ceux qui semblent insensibles à nos tentatives, inaccessibles.

Pour faire face à l’angoisse qui nous prend dans le geste que nous faisons vers eux, nous soupçonnons parfois chez eux la mauvaise volonté, la mauvaise foi, l'absence d'une véritable intention d’apprendre et réussir.

Nous tentons parfois de nous dégager un peu… pour reprendre notre respiration.

Pour poser une amorce d’explication à nos tentatives répétées qui échouent, nous évoquons l’hypothèse d’une possible incompatibilité entre "ce qu’ils sont" et "ce qu’ils veulent", nous évoquons les limites de ce qui est possible pour eux.

Nous tentons parfois de les écarter un peu… pour échapper au malaise qui nous envahit.

Pour tenter de nous sortir du piège dans lequel nous avons le sentiment d'être retenus, nous invoquons parfois l’intérêt des autres, de ceux que nous parvenons à aider, de ceux qui parviennent à se saisir de ce que nous proposons pour avancer.

Nous sommes parfois tentés d'abandonner ceux pour qui nous nous sentons impuissants… pour d’autres pour qui nous nous sentons plus utiles.

Parce que ceux que nous ne parvenons pas à aider nous blessent. Non qu’ils veuillent nous blesser. Mais nous nous blessons en essayant, en essayant encore. Nous nous écorchons sans cesse sur le sentier étroit et broussailleux que nous prenons pour tenter de les atteindre et de les retrouver. Parce que nous nous perdons aussi quand ils se perdent et sont perdus.

Parce que nous sommes tellement plus à l’aise avec ceux pour qui nous sommes évidemment utiles, ceux que nous accompagnons dans les progrès visibles même lorsqu’ils sont modestes, ceux qui nous sont souvent si reconnaissants, qui nous le disent ou nous le montrent. 

Non que ceux que nous ne parvenons pas à aider ne nous soient pas reconnaissants. Certains savent nous dire combien ils apprécient notre démarche et nos efforts, combien ils accordent de la valeur à nos tentatives répétées, combien notre attention maintenue malgré l’échec aura compté pour eux, dans le regard qu’ils portent sur eux-mêmes et dans celui qu’ils portent sur les adultes et les représentants d’une institution qu’ils croyaient incapable de leur accorder autant d'attention.

Ceux que nous ne parvenons pas à aider, néanmoins, nous font souffrir. Ils ont pourtant tant besoin de nous quand nous avons le sentiment d’échouer sans cesse dans nos tentatives.

Ils sont ceux pour qui l’effort qui compte est dans la recherche d’un chemin pour les atteindre et les toucher.

Ils sont ceux pour qui, parfois seulement, un mouvement, un signe, quelque chose apparait. Quelque chose de parfois presque insignifiant, qui va tout changer pour eux. Parfois même, un mouvement inespéré, un progrès fulgurant. Au moment où nous avions presque renoncé à espérer.

Ceux-là nous irritent ou nous insupportent quand la fatigue nous prend, ils nous bousculent dans nos certitudes, dans nos convictions, dans nos positions tenues, positions auxquelles nous tenons parce qu’elles nous tiennent. Par eux, pour eux, pourtant, notre métier prend une autre dimension. Un autre sens.

C’est peut-être là que se joue l’essentiel. Dans la recherche du chemin pour atteindre l’autre, et dans l’attente de se laisser atteindre. Peut-être que nos tentatives répétées qui échouent, leurs demandes répétées de ces mêmes tentatives alors qu’elles échouent, disent quelque chose d’eux. Et de nous.

Peut-être que dans cette recherche du chemin de l’autre, la modestie de la tentative échouée nous oblige quand l’ambition d’un effort non récompensé nous grandit. 

Peut-être que ces tentatives "valent la peine". Pour ce qu’elles permettent parfois d’atteindre, bien sûr. Mais aussi pour ce qu’elles sont en elles-mêmes. Pour ce qu’elles disent tant à ceux qui tentent de donner qu’à ceux qui ne parviennent pas à recevoir, pour l'instant.

Lorsque nous essayons toujours et encore, lorsqu'un sentiment de solitude devant l'échec nous envahit, rappelons nous qu’ils sont eux aussi en train d’essayer. En train d’essayer de recevoir et d’être touchés. Mesurons combien ils essaient d’essayer, combien ils font eux-aussi l’expérience de l’échec que nous vivons, plus douloureuse encore… 

Ne cédons pas à la tentation de l’abandon, de la fuite, du ressentiment ou du conflit.

Tentons encore. Le plus sereinement possible. Soyons à l’écoute, réceptifs au moindre mouvement qui ne viendra peut-être pas, ou qui viendra nous surprendre. Restons à leurs côtés. Dans un combat partagé qui vaut la peine.

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