
Ils disent parfois être épuisés d'essayer sans jamais réussir. Sans réussir à venir, à se mettre au travail, à trouver un sens à une démarche qu'ils ont pourtant initiée. Ils ont parfois le sentiment de n'être capable de rien, d'être des imposteurs dans leur retour en scolarité...
Nous restons alors souvent impuissants face à leur détresse. Nous déployons beaucoup d'énergie pour les rassurer, valoriser leurs réussites, mettre en perspective leurs progrès, les écouter et les aider, mais rien de ce que nous faisons ne parvient vraiment à calmer la tempête qui fait rage dans leur vie dans ces moments là.
Nous prenons grand soin de celles et ceux que nous accompagnons, en veillant, en alertant, en les mettant en contact avec celles et ceux qui pourront peut-être les aider, mais nous restons démunis quand ils traversent les moments les plus difficiles.
Nous tentons alors de créer les conditions d'un apaisement, au moins partiel. Nous tentons de dégager quelques-uns des obstacles qui se dressent sur leur route, quand nous le pouvons. Nous leur proposons des adaptations du parcours susceptibles de les aider à rester sur le pont, étape après étape, en fixant avec eux des objectifs modestes, mais pas trop, pour leur permettre de progresser, d'en prendre conscience, d'en être fiers au moins un peu. Nous les accompagnons dans les moments de choix pour éviter autant que possible les angoisses en abyme qui peuvent s'y nourrir et s'y enkyster.
Nous choisissons parfois de devenir leurs équipiers, pas seulement leurs professeurs. Nous prenons le risque d'échouer avec eux pour pouvoir réussir avec eux. Nous choisissons d'être leurs pairs en action, dans le risque de l'apprentissage et de la production. Nous acceptons d'y être, avec eux, un peu démasqués, mis à nu, espérant que le risque leur soit plus acceptable si nous le prenons nous aussi.
Nous tentons de les accompagner avec lucidité et modestie. Nous savons que rien n'est acquis, que tout est délicat, difficile, humain et fragile. Nous savons que l'essentiel se tient dans la précaution, dans l'écoute, dans notre capacité à entrer dans leur chaos sans jamais nous y perdre, sans jamais l'ignorer, sans le craindre, sans le mépriser.
Ce chaos est une partie d'eux. Mépriser ou ignorer leur chaos, c'est échapper à la rencontre, les croiser sans les considérer dans tout ce qu'ils sont. Nous noyer ou nous complaire dans leur chaos, c'est les y enfermer. Sous-estimer leur chaos, c'est les abandonner seuls dans leur combat. Surestimer leur chaos, c'est les condamner à le subir sans y ouvrir de perspective.
Nous cherchons à être les compagnons rassurants dont il ont besoin, fragiles et solides à la fois, sensibles et robustes.
Autant que nous le pouvons. Avec nos faiblesses. Avec toutes nos forces. De toutes nos forces.