En équilibre sur un fil

Dans une main la confiance, dans l'autre l'exigence.


Lorsque nos appels pour amorcer, poursuivre ou relancer le parcours des jeunes que nous accompagnons semblent ne pas parvenir à les atteindre, lorsque nos multiples tentatives se heurtent à la répétition sans fin de réponses inadaptées aux sollicitations que nous leur adressons, lorsque notre fatigue s'ajoute à notre irritation, tenir en équilibre sur le fil entre confiance et exigence est un exercice difficile.

Penchons juste un peu trop du côté de la confiance rassurante, et nous validons le déni de réalité qui entretient l'illusion et conduit à l’échec. Penchons juste un peu trop du côté de l'exigence réaliste, et nous décuplons l'angoisse qui paralyse ou conduit à la rupture.

Seul le mouvement permet de garder l'équilibre : si nous restons immobiles, nous tombons avec eux. Nous restons donc en mouvement, en prenant d'immenses précautions... Un mouvement calculé, habile, sensible, indispensable pour garder l'équilibre.

Quand ils ne sont pas là et ne répondent pas à nos appels, quand ils sont là sans parvenir à rester à l'écoute, quand ils ne parviennent pas à entrer dans le dialogue que nous tentons de nouer avec eux...
Quand ils posent leur tête dans les bras et s'endorment parfois, quand ils ne parviennent pas à résister à l'appel de leurs téléphones, quand ils sont là mais sont ailleurs...
Quand ils répondent à notre invitation au travail en contournant la nécessité de l'apprentissage, quand ils restituent des solutions toutes faites ou délèguent la tâche à une intelligence tierce, artificielle ou non...
Quand ils restent sur leurs gardes, ne parviennent pas à nous faire confiance ni à entendre ce que nous leur disons, quand leurs mots sont durs, quand ils nous répondent en écorchés vifs...
Quand ils interviennent à tout propos et hors de propos, quand ils réclament de façon insistante et inadaptée une attention de notre part...
La tentation de les voir d'abord comme des coupables est forte. Ils sont pourtant les premières victimes de ce qui se joue, pris dans des pièges desquels ils ne parviennent pas à se dégager.

Nous sommes parfois tentés de projeter notre sentiment d'impuissance et d'échec dans une condamnation qui ne peut que dégrader encore la situation.

Mettons en évidence les dysfonctionnements, pointons les défaillances, recherchons avec eux des pistes pour sortir des pièges et de la répétition, en écartant le reproche et le procès d'intention. Constatons simplement un échec partagé, pour l'instant. Sans chercher de coupable.

Disons-leur combien nous comprenons leur tentation de fuir, de se cacher, de se protéger, de renoncer.
Disons-leur combien nous comprenons leur malaise et leur inclination pour la colère, envers tous, envers nous, envers eux-mêmes.
Disons-leur combien ils comptent, combien ils valent bien plus qu'eux-mêmes ne le croient.
Disons-leur combien leur démarche est précieuse, combien nous sommes avec eux dans le combat qu'ils mènent.

Tout est fragile, ils peuvent s'effondrer ou nous surprendre, tout au long du chemin et jusqu'au dernier moment. Aidons-les en créant les conditions de la réussite, même lorsqu'elle semble très incertaine, très improbable.

Avec celles et ceux qui semblent être en danger, ne perdons rien de l'occasion qui peut se présenter d'une fenêtre qui peut s'ouvrir. Sans jamais nous laisser aller à regretter ou reprocher, restons prêts à accueillir le sursaut, l'instant magique, le geste qui renverse la situation.

Avec celles et ceux qui semblent bien partis, gardons les yeux grands ouverts, la main prête à intervenir pour les soutenir s'ils trébuchent. Ils peuvent faiblir ou s'effondrer à tout moment.

Sur le fil, évitons les faux pas, les mouvements brusques.

Avec la gratitude que nous devons à ces jeunes qui disent combien ils veulent de l'école même quand ils n'arrivent pas à s'y engager. Avec la conscience du privilège que nous avons d'être de celles et ceux qu'ils ont choisis pour être soutenus dans leurs combats. 

Avec le geste sûr, mais doux, avec la main qui serre, lâche, resserre et relâche.

Avec dans une main la confiance, dans l'autre l'exigence.

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